Freud, Liegestuhl (c) Musée de Vienne
Freud, Liegestuhl (c) Musée de Vienne
COMITE FREUD
COMITE FREUD

Ce qu’il est temps de rendre à Freud

par Gérard Pommier

                L’initiative d’Emile Malet et de Charles Melman devrait permettre à Freud d’occuper une place qu’il mérite. C’est beaucoup plus qu’un simple hommage qui lui serait rendu, beaucoup plus que la reconnaissance du rang qu’il occupe déjà au Panthéon de ceux dont la pensée a éclairé et modifié la compréhension de notre histoire. C’est d’abord une justice rendue à un homme qui fut exilé de Vienne, et qui connaîtrait ainsi une sorte de réhabilitation, puisque c’est son pays, l’Autriche, qui devra faire les démarches nécessaires auprès de l’Unesco. Et ce serait ensuite l’occasion de mettre en lumière une partie de son œuvre qui, sans être méconnue, est la plupart du temps minimisée ou même passée sous silence. Car si Freud est déjà salué depuis longtemps comme ce clinicien qui sut bouleverser la compréhension de la souffrance psychique et son traitement, il a été fait peu de cas du sens qu’il sut donner à l’Histoire de l’humanité. Lui-même, dans une correspondance tardive, s’amusa à comparer la « clinique et la « cure psychanalytique » à son épouse légitime, alors que la dimension anthropologique de son œuvre n’aurait été que sa maîtresse. C’était pour ajouter aussitôt qu’il se rendait compte à la fin de sa vie que - finalement - sa deuxième épouse avait été la plus importante. La clinique avait été sur le devant de la scène alors que dans l’arrière-monde de sa vie privée, sa maîtresse jouait les seconds rôles, sans jamais être vraiment prise en considération. Sa renommée a donc été largement privée de cette vie privée, car quel politologue prend vraiment au sérieux les analyses de Freud pour la compréhension du politique, la formation des foules, l’incoercible amour du père dont témoigne le retour du religieux ?

 

C’est généralement à sa psychopathologie, à sa nouvelle façon d’entendre les symptômes et de soigner les maux par des mots que l’on évoque lorsqu’on parle de Freud, comme si toute sa pratique et son œuvre avait été écrite pour soulager le Mal du désir. Mais la clinique freudienne, encore aujourd’hui, ne concerne qu’un très petit nombre de personnes, celles qui viennent voir des psychanalystes pour se plaindre de ce mal du désir, de leur difficulté à vivre avec ce mal. Elles font cette expérience qui consiste à faire du mal une raison d’avancer, de se mettre en route, c'est-à-dire de faire du mal un bien, un bien qui ne consiste pas à faire le mal, mais qui commande une éthique de l’existence. La reconnaissance de l’œuvre de Freud par une instance politique aussi universelle que l’Unesco aiderait donc à mettre en lumière cette part privée de l’œuvre de Freud, cette maîtresse dont il considéra à la fin de sa vie qu’elle avait été plus importante que sa femme légitime, la clinique.

 

L’anthropologie psychanalytique est cette dimension de la psychanalyse qui cherche à comprendre l’histoire de l’humanité. Elle s’est appuyé sur un principe simple, celui d’une mise en parallèle de la phylogénèse et de l’ontogénèse, comme si l’histoire de chaque sujet répétait en accéléré l’histoire de l’Humanité toute entière. C’est un principe qui, pour avoir été emprunté à un anatomiste allemand du XIX siècle, n’en montre pas moins son efficacité s’il est appliqué au processus mentaux, par exemple, les différents degrés de la spiritualisation religieuse. L’animisme de l’enfant ne se déploie-t-il pas dans un monde semblable à celui des religions les plus archaïques ? Du totémisme au polythéisme, jusqu’au grand travail de spiritualisation du monothéisme, pour naviguer enfin dans les eaux d’un athéisme pratique, ne peut-on lire les différentes étapes de la vie psychique ordinaire ? On voit l’intérêt de ce point de vue, puisque la place de la religion et son rôle font partie des problèmes cruciaux de la modernité.            

 

L’anthropologie psychanalytique concerne ce qu’il y a de plus caché, l’inconscient qui nous commande malgré nous, qui est aussi ce qu’il y a de plus public, c'est-à-dire la vie politique. L’inconscient projette, transfère notre vie privée, ce dont nous sommes privés, dans l’espace public. L’inconscient projette sur l’écran de la société ce qu’il est impossible de se représenter autrement. Par exemple, la peur du père se projette sur un animal phobique, qui peut devenir un Totem. Pas moyen de faire autrement, puisqu’en même temps le même père est aimé. De sorte que l’inconscient devient le politique. Ce qu’il y a de plus caché peut se lire à ciel ouvert. La pratique sociale cherche à accomplir le vœu intime. Le bras séculier de la Cité promet la réalisation d’Idéaux qui ne lâchent personne : en « pour » ou en « contre », sans abstention possible. Les labyrinthes du désir débouchent sur le Forum où il faut en découdre. C’est tellement plus facile à l’air libre ! On peut sans doute se passer d’une psychanalyse, mais on ne saurait se passer d’une prise de position politique, et c’est de cette dernière dont Freud a parlé dans ses grands textes comme La psychologie des foules, Totem et tabou, ou Moïse et le monothéisme.

 

Même s’il a œuvré avec une grande force en faveur de sa découverte - qui d’ailleurs le dépassait - Freud ne fut jamais un militant, ni ne poussa jamais quiconque au militantisme. Mais cela ne l’empêcha pas de prendre une position encore jamais vue qui, en quelque sorte, supplombait le mouvement de l’histoire. On imagine à peine l’immense courage qu’il lui fallu après avoir quitté Vienne occupée par les nazis, et cela à la demande pressante de ses amis, alors qu’il aurait préféré  mourir dans cette Vienne comme une sorte de héros secret. On imagine à peine le courage de celui qui écrivit à ce moment tragique Moïse et le monothéisme, c'est-à-dire cet essai qui découvrait qu’un « non juif » avait été le père spirituel du deuxième judaïsme, celui de la Loi. Ne fallait-il pas un courage extraordinaire pour faire de Moïse un Egyptien, prenant la tête de tribus Hébreues qui adoraient elles aussi un dieu dans image, celui d’Isaac, d’Abraham et de Jacob, mais qui étaient encore bien loin de la loi Mosaïque ? Ecrire que Moïse était un égyptien, c'est-à-dire un général du pharaon Akhénaton, c’était une forme de parricide, un moment fondateur de chute du père. Car s’il y a bien une leçon que l’on peut tirer de l’œuvre anthropologique de Freud, c’est cette constance de la chute du père, comme si là se trouvait le moteur même de l’histoire. Non seulement les Idoles tombaient, mais Moïse lui-même aurait été assassiné, scellant la loi sur son tombeau. Il y a là une leçon universelle dans cette fondation du premier monothéisme. Une leçon qui n’est pas tant celle d’une tolérance naïve, que celle de l’inanité de toute guerre au nom de l’Idole qui, de toute façon, doit chuter.

 

On entend dire parfois que notre époque serait caractérisée par un déclin du père. Il est vrai qu’il existe une spécificité de la position paternelle dans la postmodernité, dont certaines conséquences sont inquiétantes. Mais cela ne doit pas faire perdre de vue un mouvement d’ensemble qui n’ira qu’en s’accélérant, au fur et à mesure que les lois du destin deviendront celles que les hommes sont capables de maîtriser, jusqu’à et y compris celles de l’inconscient. Car « le père » n’a jamais cessé de décliner depuis les débuts de l’histoire de l’humanité. C’est l’invention même du Totémisme telle qu’elle est décrite dans ce livre extraordinaire Totem et tabou. Le père n’arrête pas de chuter. Il ne s’agit pas seulement du meurtre du « père primitif », c’est aussi celui de Jésus-Christ au jardin des oliviers, qui demande « père, pourquoi m’as-tu abandonné ? ». C’est aussi bien cette pensée de l’écrivain Romain Horace qui - au premier siècle de notre ère - se plaignait que les fils étaient pires que les pères, et que leurs petits-fils seraient plus terribles encore. C’est même notre Jeanne d’Arc qui quitte la Lorraine pour pallier l’absence du père. C’est encore Descartes, et plus que lui Galilée qui, en explorant le ciel avec sa lunette, n’y trouva aucun père céleste.

 

La lecture de cette face cachée de Freud révèle ce que nous portons de plus privé et qui est aussi la chose publique, la Respublica, qui anime la Cité. On comprend bien que c’est prendre un surplomb extraordinaire par rapport à l’histoire, dont les mouvements de balancier relèvent moins de la lutte des classes que de la « psychologie des foules » en effet. En témoignent l’effrayant amour du père (Vatersehnsucht) des foules fascistes et nazies. En témoignent la montée des intégrismes qui rêvent d’un retour en arrière. La richesse d’interprétations possibles de ces textes de Freud n’en finit jamais d’être productive à chaque nouvelle lecture.

 

Le niveau de lecture qui vient d’être évoqué fait du vœu parricide le moteur de l’histoire, car dans sa suite s’est toujours dessiné l’espérance malgré tout d’une rédemption : c’est un moteur du progrès qui continue d’animer nos sociétés. Car le vœu parricide est aussitôt suivi d’une culpabilité, qui projette la vie sociale vers l’avenir : c’est bien le ferment de son progrès. D’un côté il faut que le père meurre et d’un autre côté, il faut ensuite œuvrer pour être pardonné d’avoir seulement pensé à ce meurtre. De sorte que les Idéaux du père mort animent la vie. La mort anime la vie politique. La chute, l’apocalypse imminente anime le présent et le dynamise. C’est une grille de lecture inépuisable. On pourrait croire qu’elle ne fait que donner une idée très générale qui n’ouvre que des perspectives lointaines et qu’au fond, elles n’ont pas d’application pratique, et qu’elles n’orientent qu’indirectement les prises de parti. Freud l’a pensé aussi, lui qui estima pendant sa polémique avec Jung que c’était déjà beaucoup demander que les psychanalystes eux-mêmes n’aient de réflexes ni religieux, ni médicaux. Mais le complexe paternel, qui vectorialise l’histoire du Père vivant au père mort, n’ouvre pas seulement des perspectives lointaines. Il permet de prendre des clichés instantanés des situations présentes. Je me demandais par exemple récemment comment il se fait que les hommes politiques trahissent presque toujours les idéaux pour lesquels ils ont été élus, ou grâce auxquels ils ont été légitimés au cours de l’histoire. Ils sont élus en tant que fils révoltés : ils chassent celui qui gouverna avant eux et cela, au nom de certains idéaux à promouvoir. Mais une fois qu’ils tiennent le pouvoir, cette place paternelle ne leur convient pas. Car le destin du père vu au travers de la lorgnette freudienne, c’est d’être promis à la mort et à la castration. Non seulement parce que les fils le condamnerait à subir ce triste sort, mais parce que lui-même incarne un mort, ce qui le rend d’ailleurs facilement méchant. Seuls les fils désirent. Par conséquent celui qui incarne momentanément le père, et détient un pouvoir d’ailleurs quelconque, aura une forte tendance à la trahison. Il ne peut pas s’en empêcher, et il risque bien de profiter de la situation pour mettre en œuvre ses désirs de fils : l’imposture sera son plaisir le plus raffiné et son ballon d’oxygène. Le chef trahit alors que rien ne l’y oblige, qu’il pourrait être cet honnête homme qui réalise son mandat et en tire l’estime de ses concitoyens, la reconnaissance et la gloire. Mais non, c’est plus fort que lui, une fois qu’il est installé à la magistrature suprême, ce n’est plus le même homme. En tant que fils, il continue à faire chuter le père et il se fait donc chuter tout seul. Que ce soit par la corruption, par les scandales financiers ou sexuels, c’est un cas de figure qui manque rarement. On en tirera une assez bonne définition de notre démocratie, comme étant le processus qui permet de lui couper la tête le plus vite possible, avant de passer au suivant. Il y en aura toujours un, c’est rassurant.

 

L’incroyable richesse de l’œuvre de Freud nous en rend débiteur à chaque nouvelle lecture. Débiteur aujourd’hui et en dette encore pour longtemps. Je me suis demandé par exemple ce matin pourquoi j’avais tant de mal à accepter des invitations pour des colloques se tenant à Londres. Peut-être est-ce parce que Londres abrite le tombeau de Freud, de même d’ailleurs que celui de Marx, de ces deux juifs athées, qui nous ont laissé un message encore non réalisé concernant le devenir de l’humanité. C’est le poids de la dette, sans doute. Freud n’est pas chez lui à Londres. Il est exilé, il n’a pas encore trouvé sa place, et c’est sans doute ce que nous lui devons.

 

Gérard Pommier

 

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