Freud, Liegestuhl (c) Musée de Vienne
Freud, Liegestuhl (c) Musée de Vienne
COMITE FREUD
COMITE FREUD

Interroger Freud

 

L’œuvre de Freud prend aujourd’hui une actualité qui témoigne de la profondeur des ébranlements dont il fut le perspicace annonciateur. Le premier concerne l’individu, maintenant désarrimé de sa subjectivité et de ses désirs propres s’il veut mieux participer au grand œuvre économique devenu le passage obligé de son insertion sociale et de sa réussite. Il en résulte un filtrage des valeurs où il ne peut que retourner contre autrui le traitement qui le prend comme un moyen et non plus une fin.

 

La visée de la cure psychanalytique était de donner au sujet le droit de s’affirmer contre les erreurs ou abus d’autorité qui avaient pu entraver son développement en famille avant que le jeu social ne lui impose des règles pas toujours bienveillantes. La relation à son semblable pouvait aussi lui donner le sentiment d’être placé sous le signe d’une concurrence et d’une agression sans recours, alors que la demande d’amour et d’amitié sont premières. Le droit à la sexualité paraissait à Freud indissociable du droit à la liberté avec le panorama que la sexualité ouvre sur la diversité et la richesse d’un monde rendu accueillant malgré les conflits qu’elle peut susciter.

Les leçons tirées de la guerre 14/18 amenèrent à concevoir que, à côté de la libido, une puissante pulsion de mort était à l’œuvre dans la psyché. Freud préféra en voir la source dans le malaise entretenu par la culture plutôt que dans un mauvais arrangement du rapport du sujet avec une sexualité dont la réalisation comme “petite mort“ risque de sembler ratée.

Dès 1925, les grandes passions collectives qui agitent l’Allemagne et l’URSS l’amènent à écrire Psychologie collective et analyse du moi. Deux points sont encore aujourd’hui à retenir.

L’amour du chef auquel est attribuée la genèse du rassemblement. L’identification de chacun de ses membres à l’un de ses traits et la distribution égalitaire entre eux comme signe de supériorité.

Et puis encore, l’amoralisme de ses troupes autorisées à tous les excès par la toute puissance de l’instance exclusive dont elles se réclament.

De la même époque datent les écrits sur la religion et la crainte qu’un type d’herméneutique ne justifie l’intégrisme, c’est-à-dire le rejet du semblable qui ne partagerait pas la même lecture, sinon la même histoire. Mais le plus dur à admettre, y compris par les élèves qui avaient déjà rechigné à accepter le concept de pulsion de mort, sera l’ultime publication : L’homme Moïse, roman historique. Rédigé en 1935, elle restera dans un tiroir jusqu’en 1939, à cause de la crainte qu’elle ne soit contre-productive. En réalité elle n’eut aucune audience ni incidence. Il s’agit pour Freud de montrer que, d’occuper une place extérieure au groupe, son fondateur éponyme lui est fondamentalement Autre.

Pour des raisons structurales le fondateur présumé s’avère ainsi hétérogène à son propre groupe, ce qui exclut le principe d’une filiation directe, le triomphalisme de la gnose ou, dans un autre registre, biologique, l’eugénisme. Certes les arguments historiques pour reconnaître en Moses un égyptien sont faibles mais l’auteur n’avait alors que les moyens du “roman” pour rendre compte avant la théorie des ensembles d’un fait logique.

 

Par Charles Melman

 

 

 

Les résultats de la cure psychanalytique purent paraître incertains à son inventeur même et les élèves lui firent chèrement payer sa découverte par l’exacerbation de traits névrotiques, caractériels, voire paranoïaques restés inentamés. Celui-ci dut renoncer ainsi à l’optimisme de la promesse première d’une relation heureuse avec l’environnement pour invoquer ce qui serait un masochisme foncier (ni Au-delà du principe de plaisir) de l’humanité et le danger qu’il lui fait courir.

 

Freud s’est constamment plaint de devoir emprunter le langage de la psychologie et de la philosophie au lieu de pouvoir s’appuyer sur une écriture scientifique. Et il est vrai qu’il n’a pas été intéressé par les avancées logiques (le Cercle de Vienne) et linguistiques (de Saussure à Genève) qui se faisaient non loin de lui. Mais, faute d’une éventuelle formalisation scientifique, il s’est toujours montré un adepte de la rationalité et de la rigueur, sur un terrain où les “Schwärmereien” et les thaumaturgies ne sont pas rares.

 

Né en Moravie à Freiberg, élevé à Vienne, nourri de culture classique et des humanités gréco-latines, il parlait le français, l’anglais, l’espagnol, l’italien. Bien qu’il ait eu le prix Goethe, c’était un esprit éminemment européen mais ouvert au monde. Son auteur préféré était ainsi un hollandais dont les œuvres concernaient le sort des colonisés du Royaume batave. Invité aux Etats-Unis il confia à Jung qu’il venait leur apporter “la peste” c’est-à-dire une mise en interrogation des certitudes de leurs valeurs. La suite a démontré que les sociétés psychanalytiques nord-américaines furent plutôt enclines à se protéger contre la maladie, ce que les lois de l’évolution laissent comprendre.

Ami de Romain Rolland, Freud contribuera à l’idéal d’une réconciliation franco-allemande et l’instauration de la paix entre pays européens. Ami d’Einstein, il rédigera aussi avec lui Pourquoi la guerre, afin précisément de favoriser le pacifisme.

 

Signalons aussi qu’il tenta par une analyse du Président Wilson d’expliquer l’arbitraire et les mal-fondés d’un Traité de Versailles (1918) dont les conséquences allaient s’avérer peu fastes.

Tous ces cas témoignent de l’idée que les lois de la psyché imposent leurs conditions au fonctionnement social et qu’on ne saurait traiter les unes sans les autres.

 

Cette appartenance affirmée au monde n’empêchait pas Freud de reconnaître son appartenance singulière au judaïsme dont il a dit dans une conférence au Bnaï Brith, qu’il se reconnaissait en avoir un trait, mais sans savoir lequel. Nous imaginerons que, bien qu’il fut laïc, il n’était pas étranger aux pratiques d’une communauté réunie par l’amour de la lettre ; celle que pour sa part il retrouvait à l’œuvre dans les manifestations de l’inconscient pour des conséquences qui s’avèrent encore plus déterminantes que celles dues à la référence aux textes sacrés.

Aujourd’hui, les lignes de faille ouvertes par les glissements des plaques tectoniques qui supportent notre culture amènent régulièrement à interroger, parmi d’autres, Freud.  Avant de pouvoir être pleinement reconnue, l’action de son œuvre se révèle active dans la mémoire de l’humanité.

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