Freud, Liegestuhl (c) Musée de Vienne
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COMITE FREUD
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L'identité

Par Charles Melman

Étude sur le sentiment d’identité, ses conditions de formation et ses effets

Le sentiment d’identité est ordinairement supporté par un trait qui marque l’appartenance à une communauté ; un nom générique la représente.  Ce trait vient se situer à l’intersection du psychisme individuel et collectif, agissant comme un Idéal à satisfaire. La dimension de cette communauté s’avère étonnamment variable : familiale ; nationale ; linguistique ; religieuse ; sociale ; topographique ; occasionnelle, etc. et, bien sûr, sexuelle.Par exemple, donc : Dubois, de sexe masculin, français, catholique, fonctionnaire, marseillais, supporter de l’O.M., etc.  

Ces diverses appartenances peuvent se recouvrir, être dissociées, voire se contrarier, provoquant alors des conflits intrapsychiques.  Mais cette solidarité communautaire  est souvent tempérée par un trait d’identité personnel qui renvoie le sujet à la singularité, à la solitude de ses options intellectuelles et affectives. Entre le devoir collectif et celui dû à l’individu se creuse alors la place d’un débat éthique complexe dont nous verrons les tenants.

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Dans le flux des situations, pensées, désirs, émotions, choix, etc., qui entraîne le sujet, l’identité fonctionne comme le point fixe qui lui donne le sentiment d’une permanence. Bien que les nécessités ou le plaisir de son admission par l’entourage puissent l’amener à se montrer souple. Mais il n’est pas rare que cette adaptation au milieu, et alors même qu’elle se ferait par un trait relevant du groupe humain pris dans sa généralité ne s’associe à un sentiment de culpabilité, comme s’il s’agissait d’une infidélité faite à l’ancêtre spécifique de la lignée. Dans la majorité des cultures, en effet, c’est la filiation qui fournit le modèle des identifications à assumer.

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On peut observer que la participation à des groupes pourtant occasionnels et orphelins de père, tels celui des supporters sportifs ou des bandes de quartier, est susceptible de déclencher des passions néo-identitaires violentes. Comme si la carence dans ces groupes d’un fondateur venait exalter chez chacun le sentiment de devoir le fonder par le sacrifice de soi-même et la primauté reconnue au lien.

 Mais la violence jusqu’au meurtre  déployée contre l’adversaire peut avoir un autre déclencheur. Les observateurs de la première enfance ont noté le rôle constituant de l’image du corps propre renvoyée par le miroir dans la formation initiale de l’identité. Narcissique, cette image est aimée puisqu’investie par la mère, mais aussi haïe à cause de l’aliénation à laquelle elle soumet pour la retenir. Les bandes adverses se soutiennent volontiers de cette disposition en miroir où chacun dénonce par narcissisme chez le vis-à-vis le caractère aliénant de sa propre image, mais méconnue.

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Une participation communautaire ne va pas sans le partage des mêmes règles morales ; au point que celles-ci peuvent représenter un marqueur spécifique. Celui-ci distingue donc de tous les autres, au point d’amener à refuser de reconnaître comme relevant de la communauté humaine celui qui se soumet à des règles différentes. On peut dire que la constatation, dans cette épreuve, de l’échec du père à être universel, entraîne aisément de l’hostilité contre ceux qui sont accusés d’entamer et contrarier son pouvoir par leurs interprétations différentes de la loi.

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La question de l’identité féminine pose des problèmes particuliers. Le trait de l’appartenance au groupe est en effet pris,  régulièrement interprété, comme devant être systématiquement viril, rejetant les femmes dans un espace neutre jusqu’à ce que le statut d’épouse et de mère leur confère une légitimité. Cette inégalité de traitement est liée, là encore, à la déception que le pouvoir de l’ancêtre ne soit pas total et en mesure d’homogénéiser la communauté de ses enfants. Ceux, celles-là, plutôt qui viennent illustrer la limite de son pouvoir, se verront aisément décriées et invitées à se montrer encore plus fidèles, obéissantes et respectueuses que leur partenaire, autrement dit exemplaires.

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L’identité, imaginaire (l’image en miroir qui permet à l’enfant de se constituer en une totalité), ou symbolique (par la filiation ; chacun des enfants est un symbole du pouvoir générateur de l’ancêtre), supposent l’investissement psychique par un trait Un, qui deviendra symbolique lui-même du Un réputé ancestral.

 

Deux effets sont immédiatement lisibles :

  1. 1. La culpabilité du sujet de ne pouvoir rétablir l’universalité du pouvoir ancestral, (quoiqu’elle soit logiquement infondée), et donc d’être lui-même inaccompli. Mais aussi la faute ressentie de vouloir l’égaler et ainsi (puisqu’il doit rester Unique) de risquer de le détruire.
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  3. 2. Ce défaut d’universalité rend hostiles les unes vis-à-vis des autres les communautés différentes, chacune accusée par l’autre d’hérésie. Seule la participation à une foule entraînée par le même objectif peut procurer à chacun de ses membres un sentiment de toute-puissance égale enfin à celle du référent, et ainsi affranchir l’individu de toute contrainte morale.
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L’Europe, résultat dans l’Histoire de la tripartition de l’Empire de Charlemagne a donné l’exemple de guerres répétées entre pays, héritiers séculiers morcelés de divisions dont l’origine fut partisane ou religieuse. L’identité nationale, elle, paraît l’assomption démocratique d’un trait d’appartenance, souvent rapporté, dans ce cas, au partage de la même langue, fût-elle imposée.

 Mais le pacte social entre ces locuteurs sera-t-il réservé aux natifs ou bien ouvert aux patriotes, c’est-à-dire ceux qui se reconnaissent dans la défense du projet politique de la Cité ? Est-on citoyen par l’héritage d’un même sang ou par le partage d’un même idéal républicain ? La confusion présente entre fidélité à la nation et amour de la patrie gagnerait à être éclaircie.  

 Nous avons vu la variabilité de dimension des ensembles, depuis la bande de copains jusqu’au continent, auxquels cette assomption pouvait se rapporter.       Celle de l’Europe unie représente l’effort de dépasser les différences nationales par une communauté élargie qui, faute d’un ancêtre commun, a pris la liberté de décider volontairement par un pacte politique de ses règles morales, sociales et économiques. La question qu’elle  nous est pose est : une communauté peut-elle tenir sans plus avoir de référence à un ancêtre partagé, par la volonté politique concertée de ses membres ? C’est l’enjeu en cours, et dont on se doute qu’il ne manquera pas d’avoir des effets en retour sur les identifications personnelles de ses citoyens, dont celles qui sont sexuées.

 

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On peut constater, à l’échelle privée cette fois, que les modifications du statut de la famille amènent souvent les jeunes à se constituer faute de mieux une identité détachée d’une référence paternelle, voire nationale du fait de la mondialisation des échanges. Cette émergence d’un monde nouveau, où s’assumerait donc la responsabilité des pensées et des actes sans l’alibi du commandement dont spécifiquement elle aurait dû  relever, rencontre forcément l’opposition, éventuellement armée, des partisans de la tradition. Nous avons vu,  à propos de l’économie des bandes que, par ailleurs, la carence d’un fondateur – et c’est le cas de la communauté européenne – pouvait nourrir l’exaltation paradoxale du sentiment d’appartenance à un groupe restreint, pourquoi pas celui de la nation ?

La croisée des chemins invite aujourd’hui chacun à choisir sa place dans une humanité qui ne reconnaît plus parfaitement ses divisions.

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Le manque (effet purement logique, puisque la logique – avec Gödel –  spécifie l’incomplétude de toute totalité) d’un père universel implique-t-il la carence d’une identification possible pour celui qui serait citoyen de l’humanité ?

 Il est vérifiable que, pour quiconque, la permanence des modalités de son désir est le référent fixe et incontournable de sa personnalité. Les échanges avec autrui, comme c’est déjà souvent le cas, passent alors non par la soumission qui imposerait le conformisme mais par les choix d’une création et d’une recherche réciproques.

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 La relativisation du trait d’appartenance communautaire (il ne fonctionnerait plus comme ultime déterminant) signifierait-elle alors le triomphe de l’individualisme ? Sauf à considérer que les conditions de formation de la subjectivité et donc de la morale, des pensées et des désirs étant universelles, identiques quelque soit le nom propre dont elles se recommandent, elles pourraient avoir pour trait alors unanimement partagé sa relativisation même.

 

 

 

 

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